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Le 3 août 2014

Mon cher oncle P

Je ne commence qu’à vous adresser, et déjà j’ai un problème : vouvoyer ou tutoyer?  Ma mère – une des petites-filles de votre frère A – m’a dit qu’elle le tutoyait, parce qu’il était de la famille.  Elle l’appelait ‘Papa’, ainsi que sa mère et ses tantes.

Moi, je ne l’ai ni tutoyé ni vouvoyé, parce que la seule fois que je lui ai rendu visite, je n’avais pas encore dix-huit mois et je ne balbutiais que quelques paroles enfantines d’anglais.  Je lui ai montré mon nounours préféré, dont la peluche noire et blanche devenait clairsemée à force d’être serrée dans mes bras et caressée par mes petites mains, et j’ai essayé de lui expliquer que c’était un panda.  Selon ma mère, lorsqu’il m’a entendu crier « Pa !  Pa ! », il a cru que je l’appelais ‘Papa’ à mon tour, et il en était tout ému. Si j’avais compris alors les nuances du français, je crois que j’aurais eu envie de le vouvoyer; un homme qui porte une moustache aussi magnifique et impressionnante que la sienne est digne de tout le respect qu’on peut lui offrir.  Je me sens donc encline à vous vouvoyer aussi.  Je ne sais pas si vous portiez la moustache, mais vous êtes de sa génération et vous avez fait le sacrifice suprême.

Selon ma mère, Papa – A – ne parlait jamais de vous, ni de votre frère L, qui est mort deux ans après la guerre, le 17 juillet 1920, des suites de ses blessures.  Je ne sais donc pas comment L a été blessé et je ne sais pas non plus ce que faisait A pendant la guerre.  Il s’était inscrit à l’armée française et j’ai une photographie de studio qui le montre en uniforme, un homme dans la force de l’âge, les jambes écartées, les pieds plantés, les bras croisés, les pans de son pardessus boutonnés à l’envers pour en montrer la doublure, et sa moustache magnifiquement hérissée.  Pendant son service militaire, il écrivait des cartes postales à sa fille aînée, ma grand’mère, R, mais ces notes ne contiennent que de tendres questions concernant le bien-être de la fillette qu’il saluait dans un anglais hésitant, ‘My dear littel R’, avant de continuer en français.  Il n’y a là-dedans aucune information concernant sa propre situation.

Les réponses de R, soigneusement rangées dans une vieille boîte à chaussures, commencent toutes ‘Mon cher petit Papa’.  Vous écrivait-elle ‘Mon cher Oncle’?  Aviez-vous vos propres filles pour vous envoyer de jolis petits billets, auxquels vous avez répondu par des cartes postales patriotiques ?  Ou aviez-vous des fils qui vous ont suivi dans la boue des tranchées ?  Etiez-vous patriote comme A, qui disait, « Si j’avais eu trois fils, au lieu de trois filles, j’en aurais fait trois soldats pour la France » ?  Je n’en sais rien.

Je ne connais que votre nom, et que vous êtes disparu à La Harazée une journée de janvier.  Je ne sais pas la date précise; je ne sais même pas quelle année.  Sur la toute petite photographie de votre pierre tombale, qui est la seule évidence que je possède de votre existence, les chiffres indiquant votre âge et la date de votre décès sont obscurcis par les fleurs des couronnes mortuaires.  Ma mère croit que la tombe serait dans un cimetière de Côtes d’Armor; peut-être celui de la petite commune dont le nom vous sert de patronyme.

J’aimerais y aller pour vous rendre visite, pour vous dire ‘Merci’ en personne pour ce que vous avez fait, pour vous parler de la grande famille qui vit maintenant en Angleterre, au Canada, en Inde. Est-ce que je vous trouverai dans le cimetière du village?  Ou êtes-vous resté dans les bois de l’Argonne où vous êtes disparu?  Devrais-je aller à La Harazée pour vous retrouver?

Je crois que non.  Si vous êtes quelque part, ce sera dans ce paysage de Bretagne qui vous a formé, ce paysage légèrement ondulant et rocheux, qui se recroqueville sous un ciel énorme, balayé par les vents frais et salés de l’Atlantique.

Dormez bien, mon oncle.  Vous avez fait tout ce que vous pouviez quand votre pays avait besoin de vous.  Personne n’aurait pu plus faire.  Je ne viens pas déranger votre sommeil tant mérité.  Cent ans après le début de la Grande Guerre, je veux simplement dire, de la part de la famille toute entière: nous ne vous avons jamais rencontré, mais nous vous aimons.

Affectueusement,

Votre arrière-petite-nièce

K

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